Du droit à la parole à la parole du droit

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Etienne Chouard est-il responsable de la crise?

Etienne Chouard gagne à être entendu pour qui veut comprendre l’importance de la constitution, pacte entre les gens et les gouvernants. Comprendre la nature du piège politique dans lequel se trouvent la plupart des pays du monde.

Etienne Chouard évoque fort justement l’accès à l’écriture que permet l’internet au peuple. Tout aussi justement, il évoque une révolution comparable à ce que fut l’imprimerie qui donna accès à la lecture pour le peuple.

Une vraie démocratie par Etienne Chouard à Montpellier le 14 mars 2012 from AmicaleTV on Vimeo.

Si l’on se souvient que pour les linguistes, le mot « enfant » se comprend surtout au sens étymologique: Le mot enfant vient du latin infans (in, privatif, et fari, parler) et signifiait, chez les Romains, «celui qui ne parle pas». On comprend que l’accès à l’écriture n’est pas autre chose que l’accès à s’inscrire dans le processus qui va des dix commandements bibliques à la constitution de l’UE, non plus en tant que sujet, mais en tant que producteur du droit.

Mais! c’est une révolution comparable à la contestation des prêtres de Salomon par Jésus! Or on voit bien qu’il y a une stricte proportionnalité, dans l’ordre contemporain du monde, entre la distribution de la richesse et celle de la responsabilité politique. L’accès à la possibilité de produire le droit remet donc en question l’ordre qui distribue avec la richesse, la responsabilité politique. Cette possibilité remets en question l’ordre, et donc le système différentiel qui le caractérise.

C’est ce que René Girard appelle l’indifférenciation, ou la perte des différences, ou la crise. Car pour lui la crise n’est pas autre chose que l’effondrement du système différencié. C’est pourquoi j’insiste tant sur l’importance des concepts de Girard. Donc, ce qui est viral chez Etienne Chouard, il me semble, c’est moins son idée de tirage au sort (d’essence juridique, puisqu’elle nécessite un processus constituant d’un droit des institutions, une constitution) que le fait qu’il prenne la parole qu’il lui est possible de prendre avec l’internet, comme l’avait fait jadis Luther contre l’Église, avec l’imprimerie.

Et pour dire quoi, et à qui. Pour dire qu’au fond, le peuple peut faire lui même son droit des institutions, sa constitution. Que c’est facile. Qu’il suffit de s’y mettre et que l’esprit des hommes est ainsi fait que, lettré ou pas, on tombe naturellement sur les problèmes et le moyen de les résoudre. Et pour le dire au peuple, en tournant le dos à ceux qui savent, qui peuvent, et qui jusqu’ici avaient seuls les moyens d’écrire. Quelle société, la plus tolérante, pourrait supporter un tel affront? Qu’un tel affront soit possible? La nôtre. Et c’est trop tard. L’internet est là. L’ordre des choses est déjà bouleversé, la crise est à son comble.

Son aventure d’orateur commencée en 2005 (avec le décorticage sur internet du projet de constitution européenne – [Plan C]) est une épopée dont il faut faire le récit. Compte tenu, d’après mon raisonnement, que « droit de parole » et « parole du droit » sont équivalents du point de vue politique. Ce que montre Etienne Chouard, c’est le passage possible à l’état de majorité politique du peuple après la libération d’internet, celle de l’écriture. L’enfant peut devenir grand, prendre la parole, écrire ses institutions et le principe de son ordre: son droit.

Ce qui provoque l’admiration, chez lui, c’est une sorte d’épiphanie prophétique qui émane de sa personne lorsque que nous voyons, nous, gens du peuple, un des nôtres, avoir conscience de la possibilité de parler, c’est à dire de produire le droit, et de mettre cette conscience en pratique avec courage, rigueur et détermination.

***

Il n’y a pas d’état primitif de droit où le droit (l’accès au droit, la production du droit, la responsabilité juridique, le bénéfice du droit – la richesse), serait un état originel des sociétés humaines duquel nous aurions été déchus. C’est avec l’avènement du droit que nous prenons conscience du droit et de sa spécificité par rapport aux commandements de la religion. C’est un droit que nous produisons, et qui n’est plus révélé. Mais cette conscience met en cause la légitimité de l’ordre, c’est à dire de la répartition du bénéfice du droit – de la richesse.

Dans ce sens, l’ordre nous apparaît comme violence. Pierre Bourdieu parlera de violence symbolique dont la répression physique est la continuation par d’autres moyens. La hiérarchie (la différence dont le fondement est sacré) nous apparaît comme scandaleuse.

La démocratisation de la prise de conscience est donc la crise elle-même de deux façons. Une, en délégitimant l’ordre établi, elle le met à nu et, de protectrices contre un désordre plus grand (un mal pour un bien) les institutions apparaissent dans leur arbitraire et leur intolérance à la critique. Deux, par la contestation et la multiplication des producteurs compétents, elle engendre une poussée qui brise les convenances établies et précipite les rivalités entre égaux et entre inégaux (en plaçant un président et un ouvrier sur le même plan (casse-toi pauv’ con).

La production de droit révolutionnaire accélère la dé-légitimation des institutions par la prise de conscience, et de la pression des populations déclassées où estimant légitime de prétendre être mal classées. Ce qui est une forme de participation à la violence, parce que la violence entraine le désordre et réciproquement, par un bouclage cybernétique dans lequel un effet devient une cause. Dans la crise, il y a violence des institutions et violence du peuple.

Etienne Chouard accuse les politiques d’avoir travaillé à produire un droit qui renvoie le peuple à son impuissance, et ceci n’est pas vrai. S’en prendre au droit tel qu’il est, s’est s’en prendre à ce qui protège les hommes de la violence. Les interdits et le droit ne sont pas un problème, le problème c’est la crise et dans la crise, la menace d’effondrement et de destruction de la société.

Les différences sociales, verticales (un Président et un ouvrier), ou horizontales (un boucher et un boulanger) c’est l’inégalité devant la responsabilité juridique et la maturité politique. Cette inégalité correspond à la loi du plus fort. L’ordre social est un compromis entre la propension des plus forts à n’avoir pas de limite, et la nécessité de maintenir des interdits qui détournent les hommes de la violence pour éviter l’effondrement dans la guerre de tous contre tous et la destruction.

Il n’y a pas d’état originel idyllique de droit partagé. C’est pourquoi il est important de comprendre – pour éviter de rendre quelqu’un responsable de la crise et de perpétuer la violence, qui est le seul vrai problème – que l’ordre établi n’est pas hostile au peuple par la volonté des producteurs du droit, les bénéficiaires, possédant le capital, la maîtrise des symboles (culture et média) et les leviers politiques et juridiques (leur bataillon d’avocats).

Nous pouvons écrire. Nous pouvons parler. Nous pouvons dire le droit. Nous pouvons faire les premiers pas de notre majorité politique. Si nous comprenons que c’est une révélation, nous comprenons que c’est un état de grâce, et c’est sous la forme de la grâce qu’il se révèle le mieux. C’est le sens du mot révélation, ou apocalypse. Subitement nous comprenons que nous pouvons écrire. Ce qui signifie concrètement, nous inscrire dans le processus millénaire de la production du droit, depuis Moïse, jusqu’à la constitution de la VI° République française.

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