Laïcité et Religion (la philo de René Girard)

En m’appuyant sur l’œuvre de René Girard, je souhaite montrer que le laïc et le religieux ne sont pas opposés, mais que le laïc procède du religieux, et que c’est le produit de sa révélation. Ceci, dans l’hypothèse où René Girard dit juste,  et pour éliminer des faux problèmes de l’actualité basés sur cette opposition, faux problèmes qui expriment une incompréhension de la nature du religieux, et donc du laïc, incompréhension comprise par l’œuvre de Girard.

1/ Laïcité et religieux: un mélange impur

On pourrait commencer de manière empirique et abstraite. C’est à dire à la fois en se basant sur une hypothèse et sur des observations. Les observations: j’observe autour de moi l’opposition constante du laïc et du religieux, comme deux mondes qui peuvent coexister, mais ne vivent pas ensemble, fonctionnent parallèlement, mais ne se mêlent pas des affaires l’un de l’autre. Et l’hypothèse: je suppose que l’incompréhension du religieux structure notre monde moderne autour de l’opposition du laïc et du religieux.

Pourquoi est-il essentiel de comprendre que la laïcité ne s’oppose pas au religieux, mais en procède? Pour éviter le choc, celui des civilisations d’abord. Mais aussi pour sortir de la crise.

Si la légalité procède du religieux, et que ce dernier est systématiquement opposé à la loi laïque, c’est notre capacité intellectuelle de comprendre comment dépasser le choc des civilisations par la révolution constitutionnelle qui devient impensable et impossible. Car le choc lui-même a pour fondement l’opposition absurde du laïc et du religieux, c’est-à-dire l’incompréhension d’un religieux qui, loin de s’opposer au laïc, produit cette laïcité. Cette opposition, qui est notre incompréhension, entretient notre impuissance, qui est la même chose que notre irresponsabilité politique.

La laïcité placerait simplement le religieux dans la sphère privée, elle combattrait la prise de pouvoir du religieux sur la sphère publique, politique, éducative, etc. Dieu ne serait plus le chef. Et la loi de 1905, sur la séparation de l’église et de l’État, serait là en quelque sorte pour tenir l’ambitieuse religion en respect.

Dieu n’est certes plus le chef. Alors, qui est le chef? A moins d’accepter que nous vivions dans un monde libéré de la loi, ou dans une parfaite anarchie.

Reléguer le religieux dans la sphère privée, même pour combattre ses penchants à la prise de pouvoir, est une façon, pour la laïcité, de s’opposer au religieux. Comme une fille qui enferme son père dans la cave et qui peste quand celui-ci continue de donner du bâton sur la trappe. Mais je voudrais commencer par m’interroger, justement, sur la série de problèmes que l’on rencontre immédiatement en opposant les deux termes. Les administrations laïques qui sont héritières des monarchies sacrées, et qui ont été pensées par des hommes qui se voulaient libres, ne sont-elles pas pétries de discours mythiques? Et de rituels, ou de séquences ritualisées? Voyez la pseudo histoire de l’Union Européenne, avec son hagiographie et ses grands principes universels. Et voyez les concours, et les examens scolaires. De même, n’a-t-on pas une difficulté à différencier un vêtement d’un signe religieux? Et le culturel? N’est-ce pas le point commun entre le religieux et la laïcité?

Le culturel  est si proche du culte et de l’agriculture.

Enfermez le père dans la cave, il s’échappe par le soupirail. Chassez le culturel, il revient au galop pour brouiller les pistes. Les artistes ne sont-ils pas ces prêtres sans dieu vouant un culte bizarre à l’imagination, l’intuition, la perception? Pourquoi, d’ailleurs, le culturel est-il relégué aux arts et aux divertissements? De même pour les instituions religieuses, n’ont-elles pas des dimensions qui ressemblent à s’y méprendre à des administrations laïques, n’ont-elles pas vocation à enseigner, chose éminemment républicaine, à dire le droit et l’histoire (allant parfois plus loin dans la science historique que nos fables historiques modernes). N’ont-elles pas cette vocation au nom de valeurs, comme les écoles ou les partis politiques? Dès que l’on veut séparer laïcité et religieux, on tombe sur un mélange. Un mélange impur comme disait l’honorable Henri Bergson. Et c’est pourquoi je voudrais proposer une façon de réfléchir aux deux termes sans les opposer. En m’appuyant sur l’œuvre de René Girard qui conduit à des choses que je voudrais expliquer.

2/ La République et le libéralisme: l’universel

La Révolution, c’est l’apparition d’une pensée républicaine et libérale. Républicaine parce qu’elle instaure définitivement le pouvoir des hommes sur eux-mêmes et la capacité de s’occuper de leurs affaires. Les lois ne sont plus révélées, elles sont votées. Le législateur républicain semble avoir compris l’intérêt de la loi, et veut s’en occuper lui-même. La Révolution est aussi libérale. La main, invisible, mais rationnelle du marché se promène dans le ciel économique des idées. Elle n’a plus besoin de bras, ou de tête. Pourvu que la règle du laissez-faire et laissez-passer soit respectée, la main invisible est un régulateur parfois impitoyable, mais infaillible.

La République et le libéralisme s’accordent donc sur le fait que Dieu doit rester à l’écart. Soit parce qu’il justifie le pouvoir exorbitant du clergé, soit parce qu’il est fauteur de troubles.

A gauche, on pense que la Révolution, c’est d’abord la république, c’est à dire le peuple et la science. A droite, la Révolution c’est le libéralisme. Les religions sont accusées de semer le désordre et la dissension, de produire des échanges d’idées qui finissent par des combats au sabre. Le libéralisme et la république s’accordent sur une métaphysique commune.

Pour les libéraux, les seuls échanges pacifiques sont les échanges commerciaux. Pour les républicains, tous égaux en droit, l’ordre culturel ne vient plus du sacré (la fameuse hiérarchie), mais du mérite, du talent, de l’intelligence, et de toutes les qualités personnelles. Le marché et les droits de l’homme, ont une métaphysique commune. A gauche, l’égalité et la fraternité. A droite, la concurrence libre et non faussée.

La liberté et l’universalisme sont de gauche comme de droite, côté République ou côté libéral. En effet, du point de vue de l’échange économique, sous le rapport de l’argent, le marché rend toute chose égale, et permet l’accès de tous aux valeurs de la consommation universelle. Le supermarché tend à devenir l’espace public et le pouvoir politique s’ouvre aux puissances argentées des partis.

Laissons de côté la question de savoir comment il se fait que la république et le libéralisme ont une métaphysique commune, la métaphysique de l’universel. C’est l’universalisme qui constitue le fond de la nouvelle métaphysique. Ce qui nous montre que la République est par essence libérale. Elle est progressiste dans le fond, car elle croit en la science et n’hésite que sur les bienfaits de son débouché industriel.

Mais voilà, si nous avons relégué le religieux à la cave, et si nous croyons que cette métaphysique est d’une autre nature que la théologie des anciens, nous risquons de nous trouver à nouveau dans une grande confusion. Car nous avons mis l’universel du côté du marché libéral et de la République, et nous avons repoussé, de force, le religieux dans la cave du communautarisme et de la sphère privée. Comme lui, nous serons désormais contraint de rester dans le noir, la confusion et le balbutiement d’injonctions contradictoires. Car le religieux peut-il avoir un sens dans un monde privé inventé en même temps que la consommation industrielle? Où voit-on, dans quelle religion, que Dieu ne se mêle pas des affaires humaines et se contente de consommer sa pizza Monsanto devant un navet télévisuel?

Demandons-nous si l’universalisme est vraiment en dehors du fait religieux – ou posé autrement, est-ce bien sûr que la religion soit de l’unique ressort de la sphère privée, ou, à la limite, de la sphère communautaire? Évidemment, rien n’est moins sûr. Quelques exemples suffiront à le montrer. Et gardons en vue que si nous trouvons l’universalisme, et non le communautarisme, en germe dans la tradition biblique, alors, c’est que la Révolution n’a été qu’un moment de cette pensée, cette pensée universaliste.

3/ De l’expulsion de Dieu à la crise

La laïcité est de nature religieuse. Cette idée est d’autant plus surprenante, que l’époque est à l’opposition du religieux et du laïc – ce sont deux choses radicalement différentes, répète notre époque. Pour elle, dire que la laïcité est religieuse par essence, c’est forcément un oxymoron, une contradiction intrinsèque dans les termes. Notre époque est unanime, qu’on soit religieux ou sans dieu, qu’on soit mufti ou instituteur athée, c’est pour elle un article de foi. Et cette foi, elle la défend bec et ongle. C’est sa croyance.

Comme on a vu, soit le religieux est rejeté dans la sphère privé, voire dans la cave des ombres platoniques, soit il est conçu comme radicalement différent, étranger à l’intérêt public, à l’ordre social, à notre culture.

C’est ce que je conteste ici, avec l’éclairage de l’œuvre de René Girard. La laïcité procède du religieux. Et même: la laïcité c’est la révélation religieuse elle-même.

Acceptons un instant l’hypothèse d’un monde sans Au-delà. Tout marche très bien pour la matière, avec la sélection naturelle, la rationalité du hasard et de la nécessité, l’évolution du vivant, l’adaptation, le foisonnement de la vie et ses lourdes pertes, mutations, erreurs… Mais pour la liberté, comment expliquer l’ordre, social et naturel? Et surtout comment expliquer la culture? Pourquoi les récits mythiques, puis l’histoire, longue a émerger des temps anciens manifestement hantés par la violence? L’émergence de la culture? Et surtout comment expliquer que, si le geste commun de la République et du libéralisme est le même, ils aient une métaphysique?  Comment expliquer le « Méta » (qui signifie « au-delà » en grec) qui fonde ces pensées jumelles – et rivales? Comment expliquer la valeur?

En effet, j’ai expliqué plus haut que le libéralisme et la République sont bien fondés sur une croyance commune: la métaphysique du marché et des droits de l’homme, dont le dénominateur commun est l’universalisme. Universalisme de la monnaie et universalisme de la norme juridique. Dans un cas (le libéralisme à droite) on dit qu’au-delà du marché il n’y a rien, juste la main invisible, dont la nature n’est pas envisagée par la spéculation métaphysique. Dans l’autre (à gauche la République) on pose que le droit est suspendu dans le vide spatial de la raison kantienne: mon droit. Sur la nature de ce vide organisateur, les pensées jumelles ont définitivement décidé qu’il n’y avait pas lieu de spéculer. A tel point que dans la constitution européenne de 2005, on a non seulement écrit les droits de l’homme, mais on a aussi défini la politique comme devant être libérale. Et cela n’a choqué personne. Non seulement le dogme métaphysique de la République et du libéralisme n’est pas discuté, mais l’absence de cette discussion n’est même pas consciente.

Ce que je veux dire, c’est qu’au-delà, dans le « méta » du monde physique où règnent les droits et le marché, où règne la république et la libre concurrence, il y avait Dieu, et maintenant, il faudrait croire en ce « Rien ». Mais ce n’est pas le plus important, ce n’est pas sur quoi René Girard attire l’attention. Le plus difficile, pour un libéral républicain qui s’ignore, ou un républicain libéral qui ne s’ignore pas moins, c’est l’expulsion. C’est le fait de vivre dans le déni de ce qu’il a, à chaque moment de son existence raisonnable, renvoyé dans le Rien, la cave, le vide spatial de la raison universaliste. Le bouc émissaire.

Dieu, qu’il accuse maintenant d’être celui qui pose les bombes. Dieu qu’il accuse de vouloir prendre le pouvoir, la démocratie. Dieu qui persécute les intellectuels, les homosexuels. Dieu complice des familles et de leur moral étriquée. Oppresseur des femmes, obscurantiste. Dieu qui bride le désir légitime de l’individu consommateur de plaisir, avec ses valeurs dictatoriales, qui condamne les pauvres africains à la maladie avec ses interdits sexuels, eux qui pourraient vivre dans la joie paradisiaque, manger des dattes, des bananes et des perches du Nil (évidemment, par l’intermédiaire du supermarché, espace public de la vie libérale et républicaine). Dieu et son bras séculier, l’église. Voilà bien une lourde charge de la République et de la société libérale portée contre l’Église et son humble Seigneur.

Dieu nous empêche d’avoir des droits, dit-on à gauche, de fraterniser, de copuler, de nous droguer (et occasionnellement de tuer et de pratiquer l’usure – mais là-dessus les Républicains n’insistent pas). Dieu, dit-on à droite, nous empêche d’échanger librement, de faire fumer les femmes, jouer les pauvres aux casinos, noter le crédit pour faire flamber les taux d’intérêt, déshabiller les filles pour vendre des voitures. Bref, Dieu c’est mauvais pour le super-marché de la République. Bref, à gauche comme à droite, on veut être égal devant la carte de crédit et l’espace lisse de la norme.

Je rappelle toutefois que même le langage traduit le sale petit secret de l’expulsion métaphysique du nouveau fautif dans les dehors du monde matériel. « Crédit » signifie « il croit », et « débit » signifie « il doute ». Républicains et libéraux veulent ignorer celui qu’ils ont expulsé, accusé de tous les maux. Ils préparent l’opinion à faire croire que demain c’est lui qui mettra les femmes dans les prisons domestiques, lui qui égorgera nos chères têtes blondes avec ses émissaires barbus. Bienvenu dans le monde pas si nouveau que ça, du choc des civilisations. Et bien venu également dans celui de l’irresponsabilité. C’est Dieu, qui veut prendre le pouvoir, qui interdit par dépit (il est jaloux de notre liberté et de notre démocratie), et en dernière analyse il nous égorgera tous. Reste le monde clos du super-marché et des droits suspendus dans le vide rationnel. Monde en circuit fermé sans parasite, horreur de 1984.

Donc, la question de Dieu, avant d’être théologique, chez René Girard, est anthropologique. Et pour nous, avant d’être une affaire de religieux, ce sera une affaire de technologie sécuritaire. Le problème d’un monde assis sur sa métaphysique, c’est la puce RFID pour lutter contre son monstre mythologique et hollywoodien: le fou de Dieu. Pour René Girard, au-delà, dans l’espace ambigüe du sacré, ou de la métaphysique moderne des libéraux et des républicains, ce qu’il y a, c’est le bouc émissaire, le fautif porteur de trouble dont l’expulsion ramène l’ordre. C’est pourquoi, il faut maintenant parler de la crise.

La crise n’est pas le propre de la société vivant sur l’expulsion de Dieu. Ce n’est pas le mal spécifique du régime républicain ou du marché libéral. La crise ne date pas d’aujourd’hui. La crise est vieille comme le monde, au sens littéral.

4/ Modernité, crise & tradition

Comment expliquer l’ordre, social et naturel? C’est simple, l’ordre social – nous dit René Girard – c’est la crise. Nous croyons vivre quelque chose de moderne, la modernité c’est cela. Moderne, cela veut seulement dire que la crise se répète. De cyclique, elle devient permanente. Pourquoi? Parce que les freins traditionnels qui empêchent la crise de survenir sont en constante érosion. Moderne succède bien à traditionnel dans ce sens. Imagination au pouvoir, dit la jeunesse qui croit avoir inventé la poudre au vieux général qui ne résiste plus à la marche du progrès.

Quels sont les freins traditionnels? Ceux de la religion évidemment. C’est bien connu et c’est pour cela qu’on lui en veut. La modernité roule à tombeau ouvert, avec elle c’est la crise permanente, interdit d’interdire! Mais la religion, et son vieux clergé, jugé gâteux et trop peu sexy pour le business, conduit évidemment les deux pieds sur le frein.

Pourtant, la première des trois hypothèses de René Girard est claire: l’origine des interdits, c’est la même chose que l’origine de la religion. Et l’interdit n’est pas autre chose que la loi venue d’ailleurs (au lieu de venir du parlement). Et la première hypothèse nous dit ceci exactement: la loi est née du lynchage. Du bouc émissaire. Du mécanisme victimaire. Du tous contre un. Et la loi nomme exactement ce qu’il ne faut pas transgresser. La première d’entre toutes les lois est d’ailleurs la nécessité d’obéir à Dieu. Tu ne dois pas avoir d’autres dieux que Moi!

Pourquoi? Parce que sinon, tout va recommencer. Vous allez tous vous prendre pour des dieux les uns pour les autres (fabriquer des idoles), vous allez devenir vaniteux, orgueilleux, rivaux, et la crise va recommencer. Donc la première transgression, la plus élémentaire, c’est de divaguer, d’aller voir à côté, de ne pas se référer à une loi commune. Et je rappelle que la laïcité est précisément le régime vivant selon la loi. Ce qui est le plus surprenant c’est de dire qu’à l’origine, la loi n’est pas votée par le parlement.

Non, nous dit la première hypothèse de René Girard, la première loi est produite par la crise, et la crise c’est la violence de tous contre tous. Et plus précisément la perte des différences. La crise nous rend semblables. Tous violents, tous à vouloir avoir le dernier mot, à vouloir porter le dernier coup, celui qui renvoie mes rivaux dans le silence de la tombe, ou de l’éternelle humiliation. Et cette crise finit mal. Nous le savons. A l’origine, dit René Girard, la crise a fabriqué un monstre. Brusquement la crise de tous contre tous a convergé contre un seul. Le monstre sacré.

On remarque que le sacré est ambivalent, commence René Girard dans La Violence et le sacré. D’un côté le sacré est violent. Il mange le cœur des hommes, il égorge les moutons, il cloue Jésus sur la croix. D’un autre, il interdit la violence. Le crime, la division, la femme du voisin. C’est que le sacré est né de la violence. L’individu qui a servi de bouc émissaire a calmé tout le monde. Le monstre a montré quelque chose. C’est d’ailleurs le sens étymologique du mot « monstre ». Le monstre montre, comme la montre. Que montre-t-il? La première chose à ne pas faire pour sombrer dans l’abime de la crise, la violence qui tue les récoltes et la solidarité. Mais il montre aussi un but, un objectif commun, il permet l’avenir.

C’est pourquoi les dieux anciens, antérieurs au monothéisme biblique, sont des monstres dont la mythologie raconte la fin terrible et sublime. Oui, les monstres sont les premiers dieux, et sont aussi la source des premiers interdits, les interdits fondamentaux. Ne pas se prendre pour un dieu, ne pas tuer, ne pas convoiter ce qui est à ton voisin. Voici l’origine de la loi et de la laïcité. Le bouc émissaire, c’est donc le drame des dieux et des monstres primitifs. La mythologie, ou les rituels qui les accompagnent, racontent leur fin tragique et leur avenir sublime.

5/ Premier commandement: déclaration de l’universel

Vous avez bien lu, déclaration de l’universel, et non déclaration des droits de l’homme. Parce qu’avant les lois, il y a la première loi. Tu ne croiras pas d’autre histoire que celle que je te raconte. Tu ne croiras pas qu’autre chose puisse nous tenir ensemble, unis et forts, que cette idée que nous avons tous en commun. Avant la loi, il y a la constitution de toutes les lois, son assise, le premier commandement: tu n’adoreras qu’un seul Dieu.

Il s’est passé quelque chose. Brusquement, nous sommes tous frères, unis devant le tas de pierres auquel nous avons tous contribué et sous lequel gît notre victime lapidée. Nous sommes silencieux et calme au bord de la falaise d’où le monstre a été précipité pour s’envoler, comme l’homme-oiseau de l’île de Pâques. C’est de là qu’il faut partir, c’est cela qu’il ne faut pas oublier. Voilà notre universel, nous qui sommes partis de la tribu, du village et qui appartenons désormais à l’humanité.

Mais, qu’a fait l’homme-oiseau de l’île de Pâques? Et quoi de mieux pour illustrer la crise, et la première hypothèse de René Girard? Comme nous, mais à son échelle, l’île de Pâques a connu une crise des géants. Ce fut une crise terrible, totale, qui affecta les confins de l’univers connu des habitants de l’île. Voici ce que par hypothèse nous disons qu’il s’est passé. La guerre des géants, c’était la guerre des égos, c’était à qui aurait la plus grosse statue.

Rappelez-vous, je vous avais déjà parlé de la première hypothèse de René Girard, le bouc émissaire: quand il y a une crise, il y a un consensus qui se forme sur les causes de cette crise: le responsable, qui est rapidement sacrifié et lynché par la foule. Cette première hypothèse est anthropologique, puisqu’elle concerne l’origine de l’humanité, la cause profonde de cette humanité. Ce n’est qu’une hypothèse, elle n’est pas faite pour qu’on la croit aveuglément, elle est faite pour nous aider à comprendre ce qui s’est passé à l’origine, cette origine à laquelle nous n’avons pas directement accès.

Bien que nous connaissions encore le mécanisme du bouc émissaire. Sous une forme affaiblie, mais efficace. Quand nous nous livrons à la victimisation d’autrui, nous avons conscience que nous le faisons, et cela gâche un peu la fête. Pour la seconde hypothèse (je rappelle qu’il y en a trois chez Girard), c’est un peu la même chose. Cette hypothèse est psychologique. Grâce à elle nous pouvons aussi nous mettre à la place des hommes qui vivaient à l’ombre des géants de l’île de Pâques (ces fameux Moaï). C’est le désir mimétique. C’est lui qui nous oblige à n’avoir qu’un seul Dieu, unique et transcendant.

Transcendant, c’est à dire qui émerge du collectif. Un principe universel. Voyons, par hypothèse (pour voir si ça marche) les effets du désir mimétique sur l’île de Pâques, où les insulaires n’ont pas découvert le premier commandement, celui de la déclaration de l’universel. Pourtant, ils ont été visité par quelque chose que nous connaissons, tous, quelque chose d’universel, la violence. Cette violence a été engendrée par les rivalités. Les grandes statues de l’île de Pâques témoignent que les conflits devaient être nombreux, et inextricables, et les rivaux ne se disputaient pas le pain, le bois, l’eau claire. Ils se disputaient quelque chose de plus subtil, d’impalpable.

Ils se disputaient le prestige. Ils étaient devenus des dieux les uns pour les autres. Le prestige, c’est ce que se disputent les rivaux quand l’objet de leur conflit a disparu. Au début, on voulait croire dans une cause de la querelle, une première agression, une insulte, un mépris. Quelqu’un avait commencé, forcément, se disait-on. Chacun voulait faire croire à l’autre, aux autres, qu’ils étaient à l’origine de la querelle. Chacun était devenu un obstacle, un objet de scandale pour l’autre, une pierre d’achoppement, un empêcheur de vivre heureux. Ce qui aurait surpris l’ethnologue étranger, c’est de voir toutes ces familles, avec chacun son Moaï, se disputer pour des broutilles, des peccadilles, et finalement semblant se diviser elles-mêmes.

Car ce qui est remarquable, dans la rivalité, c’est à quel point les rivaux se ressemblent. Se renvoyant les flèches, trait pour trait. Ce qui surprend notre observateur étranger. Les rivaux s’imitent dans le combat. S’imitaient-ils avant le conflit? La réponse est oui. C’est pour cette raison qu’ils sont devenus rivaux. Chacun imitait ce qui ne peut se partager. Le désir. Car non seulement les humains imitent pour apprendre, mais aussi pour désirer. Nous nous singeons dans le moindre de nos élans. Chaque inclination de notre prochain est guettée, chaque aspiration, épiée. Sans les autres, nous sommes perdus, notre vie n’a pas de sens, et notre désir est comme affolé. Qui sera notre guide?

6/ Du désir mimétique à la violence

Ainsi, le gigantisme des Moaï de l’île de Pâques est une course à la grandeur qui n’a pas davantage d’objet que la course aux armements. Quand nous imitons le désir d’autrui, nous courons le risque d’entrer dans un cycle de violence avec notre modèle. Cet ami qui nous inspire tellement de choses, tant qu’elles peuvent se partager, restera notre ami. Mais comme nous imitons tout, si nous n’y prenons garde, nous imiterons aussi le désir d’une femme, ou une position prestigieuse dans la société. Il est naturel que notre ami se refroidisse, se sentant agressé. Et que ce refroidissement nous humilie. De fait la danse peut commencer. Ce qui sépare les amis est invisible. Très vite, nous sommes prisonniers de l’idée que c’est notre ami qui fait obstacle à ce que nous avons de plus cher, une femme, une position sociale.

Très vite, les coups se succèdent. Ne reste plus que le rival obsédant. L’objet disparaît à l’horizon de la rivalité. Tout observateur qui a vu des rivaux s’en aperçoit. Ne cherchez pas la femme, ou l’homme, cherchez l’obstacle. Pauvre Moaï qui se croit seul en enfer, sur une île ou l’espace commence à manquer pour des géants décidément bien encombrants. Et voilà ce qu’il fallait à tout prix éviter. Comment faire cesser la crise d’une société où tout le monde accuse tout le monde. Où nul ne sait pourquoi on se dispute. Où le disciple devient le rival de son maître et le père de son fils, où les hommes sont des dieux pour les hommes. Ce qui brille, c’est le mépris et la haine. Bientôt, le sang coule et les repères tombent. Il arrive alors quelque chose aux Moaï qui ne peut plus nous arriver, ou pas complètement, pour des raisons dont Girard lui-même a différé l’explication dans son œuvre. La convergence mimétique.

Je tiens à faire une petite parenthèse. Notre crise est comparable à celle qui affecte la société primitive. Mais pour la société primitive, on peut à peine parler de désir. Pour elle la crise mimétique débouche sur le soulagement collectif contre la victime émissaire. Pour nous, ce soulagement est impossible. Il est partiel ou inefficace. Virez l’épouvantail Sarkozy, mettez Hollande à la place, vous ne solutionnerez pas la crise. Pour le dire de manière imagée, nous vivons une crise mimétique démultipliée où le désir prend feu. Ce qui nous crève les yeux avec la crise moderne, c’est que la crise mimétique s’aggravant, tout ce passe comme si le rôle du désir nous devenait à la fois plus évident et plus ignoré. C’est de désir, et non d’économie, qu’il faut parler pour expliquer la crise.

Là où croit le péril, croit aussi ce qui sauve. La violence qui menace de faire écrouler l’ordre social, de propre en proche, et toujours par imitation, converge sur un individu. La violence qu’on ne peut pas arrêter, qu’on ne sait pas arrêter, sauve la collectivité en s’abattant sur un seul de ses membres. Voilà de nouveau l’universel. Tous unis. Stupéfaits. Dans le silence et le calme de la paix retrouvée. Tu n’adoras qu’une seule victime. Celle que tu viens, avec les autres, d’abattre. Celle qui vient de te rapporter la paix. Ce sera ton premier mot, ton premier récit, ta première loi, ton premier souvenir collectif. Qui était cet homme chez les insulaires de Pâques? C’est l’homme-oiseau (oui, vous allez voir, il s’envole quand on le précipite d’une falaise).

L’homme ne raconte pas sa version de l’histoire. L’homme, dit le mythe, est un dieu. C’est lui qui a sauvé les insulaires lors de la crise de la civilisation des Moaï. Une crise si grave, si profonde, qu’elle a failli tout emporter, que certaines statues sont tombées. La population se souvient même que la nature s’en était mêlé, que le bois de l’île, consommé par une cité dispendieuse, et trop préoccupée par ses égos pour en prendre conscience, était venu à manquer. A la guerre de tous contre tous est venu s’ajouter la pénurie des ressources. Et sans doutes les dysfonctionnements, les destructions et les mauvaises récoltes. Bref, la pagaille.

Pourquoi est-il pratique de ne croire qu’en un seul Dieu, commun et transcendant?

Dans Le bouc émissaire, au début du chapitre IX, Girard nous explique que pendant les périodes critiques, et donc de violence diffuse, il y a toujours un risque que se répande un savoir subversif. Quel est ce savoir? Celui des victimes de la crise. C’est ça qui est bien avec le mythe. Le mythique clou le bec au savoir subversif. A un moment donné, les désirs cessent de s’affronter, et brutalement convergent. Tout le monde sait qu’il est plus facile de croire le plus grand nombre que d’avoir raison tout seul. C’est que la croyance, comme l’avait compris Gabriel Tarde, est une quantité qui prend du poids à mesure qu’elle prend de la masse.

Et plus la masse est grosse, plus elle a un fort pouvoir d’attraction. A la fin, même le bouc émissaire est convaincu de sa culpabilité. Il court. Mais il est cerné, il n’a pas le choix. La foule arrive. Il saute. Ici je voudrais attirer l’attention de mon lecteur sur quelque chose d’important. Une chose qui touche directement à la troisième hypothèse de René Girard dont nous n’avons pas encore parlé. Mais le lecteur doit garder ceci en mémoire. Car l’homme saute dans le vide, et c’est là que se produit une bifurcation entre l’histoire moderne et le mythe archaïque. Nous devons expliquer pourquoi une telle différence. En effet, dans l’histoire l’homme s’écrase au pied de la falaise. Dans le mythe, il s’envole et le public découvre stupéfait que c’est un dieu, l’Homme-oiseau.

C’est là une grande découverte de René Girard. Les rites ne sont pas du tout basés sur des récits fantastiques, qu’on appelle des mythes. Ils parlent de la même chose que l’histoire. C’est seulement le point de vue qui change. Comme l’homme s’envole et devient un dieu, selon le point de vue de la foule, tellement convaincue d’avoir chassé le mal hors de la communauté, tellement stupéfaite par le calme et l’unanimité brutalement revenus, elle pense en effet avoir été visitée par le surnaturel divin. René Girard nous demande pourquoi, quand il s’agit de la mythologie, nous refusons de voir cette évidence, la violence. Est-ce que nous manquons de lucidité sur la persécution?

Pas du tout. Ce qui est paradoxal, explique Girard dans le Bouc émissaire, et un peu partout dans son œuvre, c’est que nous sommes devenus des experts en persécution. Nous la flairons à quelques signes. Au Moyen-Age, alors que sévissait la peste, quand le poète Guillaume de Machaut nous raconte que les juifs se sont fait attaqués, parce qu’on les accusait d’empoisonner l’eau des rivières, ce n’est pas la peine de nous faire un dessin. Nous savons que c’est une persécution. En avons-nous la preuve, nous esprits scientifiques, positifs, sûrs de notre matérialisme? Pas la peine. Et pourtant, s’étonne René Girard, ce qu’on voit au Moyen-Age, on refuse de le voir dans l’Antiquité et dans les temps plus archaïques, dans les mythologies.

Que c’est-il passé? Comme si la violence nous avait éclairés en nous aveuglant sur son principe. Souvenez-vous. Je disais que la laïcité vient du même endroit que la loi. Et c’est normal, puisque le sens étymologique du mot est par définition de s’emparer de ce qui est au clerc, c’est à dire la loi, pour le donner au peuple. Car, que possèdent les clercs? Ils possèdent la justification de Dieu et de ses lois, ils possèdent les comptes et les règles du Temple, ils possèdent l’histoire et la généalogie de ses grandes figures. Le clerc, c’est l’homme de droit. Et nous le savons bien, qu’est-ce qui préoccupe l’homme de droit? L’ordre public. Cette préoccupation s’enracine dans les profondeurs religieuses de l’origine des hommes. Troublez l’ordre public, vous connaitrez les geôles de la République. Elle vous signifiera que si elle vous dit qu’elle ne croit plus en Dieu, elle continue de faire comme si elle y croyait.

Car le problème de la République (à gauche), c’est qu’elle ne peut pas vous dire qu’elle vient de la violence. Pas plus que le libéralisme (à droite) ne peut vous avouera vraiment que l’économie est la continuation de la guerre par d’autres moyens et que l’économie n’est pas fondée sur le besoin, mais sur le désir, comme l’explique Jean-Pierre Dupuy dans L’Avenir de l’économie ou d’autres ouvrages antérieurs. Pourquoi la puissance républicaine libérale répugne-t-elle à admettre son origine violente? J’y répondrai, toujours selon René Girard, et en extrapolant pour montrer que notre société veut cacher sa prédisposition à la violence pour la même raison qu’elle n’admet pas qu’on enseigne les évangiles à l’école.

Enseigner les évangiles à l’École?

L’islam est une religion du Livre. Elle a donc la même source que l’Écriture, dont l’histoire va de l’Exode à Samuel Beckett. En effet, les ruptures profondes qui jalonnent l’histoire de l’Écriture (Christianisme, islam, protestantisme) participent du même processus de révélation dont elle est grosse et dont la laïcité est la manifestation ultime avant la découverte de la vérité dont le Livre est porteur. La laïcité est la conscience de ce qui se révèle dans la révélation biblique (bible=livre). Et en même temps, c’est paradoxalement le refus de savoir ce qui se révèle. Notez bien que je m’appuie sur le travail de René Girard qui pour moi est un auteur très important. Ce qui se révèle, c’est la vérité de la violence, et de l’origine violente des sociétés humaines, ainsi que la nature mimétique du désir humain.

7/ Jésus: l’histoire contre la mythologie

C’est par cette question que nous aurions dû commencer: pourquoi l’École, laïque et républicaine, n’enseigne-t-elle pas les évangiles? Cette idée paraîtra peut-être scandaleuse à ceux pour qui les évangiles sont le symbole de l’obscurantisme et du despotisme religieux.

A l’école nous enseignons l’universel. Nous sommes tous des humains et nous avons les mêmes droits fondamentaux. La fraternité. Ce mot signifie littéralement que nous avons tous les mêmes pères et mères, mais qu’aucun d’entre nous n’est ce parent. Autrement dit, il n’existe de pouvoir terrestre que s’il est au-delà de nous. L’égalité. Devant la loi, aucune différence ne tient. Et la loi est la même pour tous. Et la loi aujourd’hui est même tentée de devenir unique pour la terre entière. Ce qu’on appelle la mondialisation, à ceci près que les peuples prennent conscience d’être tenus à l’écart de la création de cette loi [Mon article sur Etienne Chouard – Parole du droit et Droit à la parole]. La liberté enfin, fondée sur un principe: faire ce que je veux tant que cela ne nuit pas à autrui. Autrement dit avec Kant, ce que je fais peut être énoncé par une règle, de telle sorte que tout le monde peut suivre cette règle avec bonheur pour tous (agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en règle universelle).

Pour l’Évangile, et la tradition biblique, comme le montre René Girard, ne pas nuire à autrui c’est surtout éviter les conflits. Peu importe ce que tu fais, semble dire l’esprit de la loi, fais-le de sorte à ne pas offusquer ton prochain. Ne tue pas, ne regarde pas la femme de ton voisin, respecte tes parents, ne vole pas, ne mens pas, etc… On peut universaliser facilement ces règles fondamentales.

Et surtout, semble dire la tradition, ces règles peuvent et doivent devenir universelles; grecs, égyptiens, babyloniens, perses, chinois, nous sommes tous égaux (et étrangement d’accord) sur quelques droits fondamentaux et déclarés, prêts à être tous égaux devant le droit.

Et inutile de préciser que la tradition biblique n’a pas attendu la république pour proclamer que nous sommes tous frères. Pour Jésus, un frère, c’est quelqu’un qui le suit. C’est à dire qui suit le Père. Les disciples et les suiveurs de Jésus veulent qu’il soit un maître. Qu’il monte à Jérusalem et qu’il ne se contente pas de virer impunément les marchands du Temple. Qu’il devienne Grand Rabbin à la place du Grand Rabbin et qu’il chasse les romains et leur empire de la Palestine. Lui, il refuse. Il dit que son maître est ailleurs et qu’il est comme eux. Il dit que les romains ne seraient pas là si les juifs n’avaient pas des romains dans leur cœur.

Si je ne m’abuse, c’est une réflexion sur la fraternité, l’égalité et la liberté. L’entourage de Jésus a du mal a comprendre, on le sent bien. Et nous aussi. Pour nous, la littérature biblique doit disparaître. Oui à la mythologie grecque, violente, pleine de sacré et de croyance, mais non à l’évangile à l’école. Pourquoi la religion, sous forme mythologique, nous agrée et non la religion qui révèle? Eh bien, cela tient à ce qu’elle révèle, justement.

Pour Girard ce n’est pas un mystère. Mais il aura la prudence d’attendre son troisième ouvrage pour donner son explication. Nous en savons trop. Ou mieux, mais cela veut dire la même chose: notre désir en sait trop. Et si nous en savons autant, c’est notamment par l’Évangile, qui imprègne notre culture et notre vision du monde. La proximité des boucs émissaires n’a jamais été si obsédante et consciente. Tout le monde a les siens et tout le monde sait que tout le monde a les siens. Et tout ce passe comme si nous refusions de tirer les conséquences ultimes de ce savoir. C’est un thème sur lequel il faudra revenir, car il parcourt toute l’œuvre du philosophe. C’est notre savoir le plus important, le plus lourd, et nous le rejetons, à sa source même: la religion.

Nous rejetons la religion biblique, révélée. Et non la religion mythologique. Nous rejetons celle que nous appelons révélée parce que précisément elle révèle quelque chose. Quoi? La persécution. Elle finit, avec son prophète Jésus, par nous la mettre sous le nez, au point que nous désertons les églises pour ne pas tomber sur le type qui décidément, nous avons raison de le penser, n’est pas monté tout seul sur une croix pour s’y clouer.

Et comme si la persécution n’était pas du tout un sujet qui nous préoccupe (alors qu’il nous obsède), nous évacuons les évangiles des bancs de l’école, de la littérature officielle, de l’Académie.

Les évangiles canoniques, Luc, Marc, Mathieu et Jean, les évangiles apocryphes (non officiels), l’histoire des apôtres (les Actes) et la révélation (l’Apocalypse), sont donc religieux, et ne sont pas considérés comme de la littérature digne d’édifier notre conscience égalitaire, fraternelle et libre (universelle). Aucun rapport avec Rabelais, donc, ni Stendhal ou le Ravissement de Lol V. Stein.

D’accord. Mais voilà une première chose à laquelle René Girard commencera à tordre le cou, dans son premier livre Mensonge romantique et vérité romanesque. Il ne parlera pas directement de religion. Il commencera par observer que toutes les grandes œuvres classiques ont un point commun. Elles révèlent le bouc émissaire et la raison de la crise qui le produit à chaque fois. Le désir mimétique, son génie, ses impasses. Au pays du désir mimétique, tout le monde se croit seul en enfer, et c’est cela l’enfer.

Mais dans ce cas, pourquoi ne pas écarter la mythologie grecque et romaine? N’est-elle pas religieuse? Les personnages ne sont-ils pas dévorés par les passions? Ces récits ne sont-ils pas indexés sur des rituels où l’on tue les enfants, les vierges, les vaches, les captures de guerre, les mendiants, pour envoyer leurs fumées aux divinités locales?

Oui, mais la mythologie a la pudeur, la finesse de ne pas nous mettre le nez dessus, de nous montrer les persécuteurs dans leur splendeur. Les passions n’y ont pas la banalité des personnages de Dostoïevski, dans leurs tourments extrêmes. Les passions de la mythologies sont divines. Bref, la mythologie semble nous donner bonne conscience. Elle épargne notre forte susceptibilité dans ces matières, elle fait preuve de délicatesse. Non seulement on l’approuve, avec son cortège de rituels sanglants, mais elle entre dans le cerveaux de nos écoliers, on la célèbre en ethnologie, on lui donne les palmes académiques.

René Girard explique qu’il faut en chercher la raison dans la façon dont on raconte les histoires. La façon dont l’humanité se souvient de ce qui se passe quand une foule précipite un homme du haut d’une falaise, quand elle emmure vivante une Antigone rebelle, quand elle clou sur une croix un rabbin surnuméraire.

Nous avons bien vu au chapitre précédent que la manière de raconter diffère dans la mythologie et dans l’histoire. La mythologie nous dit que l’homme s’envole et qu’il devient un dieu, on l’appellera l’homme-oiseau. Mais on trouvera toutes les variantes possibles, si c’est une falaise, une lapidation, une crucifixion ou tout autre réjouissance collective. Le point de vue de la foule s’exprime, c’est lui qui raconte. La victime n’a pas son mot à dire. Elle a provoqué le désordre, a rétabli l’ordre, et s’en est retournée dans le ciel où on la prie de rester par des sacrifices réguliers.

Dans l’histoire, c’est autre chose. C’est une affaire désormais scientifique et policière. Le corps ne s’envole plus. Plus de ciel, des atomes qui se décomposeront bientôt dans la mer. Selon les lois physiques. Dans l’histoire, on entoure le corps à la craie pour savoir ce qui s’est passé. Ce qui est arrivé à la victime. En dernier analyse, la victime c’est celui qui a été persécuté. C’est le persécuteur qu’on doit trouver. On cherche les mobiles. Et on les trouve, grâce aux traces de pas et aux langues qui se délient, aux archives qui s’ouvrent. Le mobile, c’est la mobilisation. « mob » est un mot anglais pour dire foule. La cause, c’est le défoulement de la foule. L’historien n’est pas dupe. Vous non plus, vous savez tout cela. L’histoire, c’est l’évènement raconté cette fois du point de vue de la victime. Comment le savez-vous?

A partir de son livre Des Choses cachées depuis la fondation du monde, René Girard ne cessera plus de nous poser la question. Comment savons-nous que dès qu’il y a une foule, qui s’en prend de manière unanime à un individu ou à un groupe d’individus, nous avons affaire à un phénomène de persécution auquel notre esprit laïque ne répugne pas à donner le doux nom de bouc émissaire?

8/ Du capital à la capitale, pharaonisme numérique

Avec la société laïque, libérale à droite et républicaine à gauche, le capital est apparu, devenu banal, commun, populaire. Le capital et sa forme civilisée: la capitale. Le peuple en parle autant que l’universitaire. Tout le monde a, ou aimerait avoir, son capital. Voilà désormais la quantité qui nous distingue le plus rationnellement, mathématiquement, des autres. Et cette mathématisation, cette rationalisation, cette quantification de notre différence nous conforte dans l’idée que nous n’avons plus besoin de Dieu.

Qu’est-ce que le Dîner du Siècle? Un club où se réunissent, en fin de mois, les gens qui ont un peu de pouvoir en France, dans l’industrie, le journalisme, la banque, l’atome, la politique, etc. Est-ce là tout? Pas du tout. Le Siècle, c’est d’abord un marqueur de différence. Situé au cœur de la capitale, le club se réuni place de la Concorde, à l’automobile club de l’hôtel Crillon. Y être invité c’est avoir du capital. L’argent va à l’argent, le capital aussi. Le capital rapproche de la capitale, dans le triangle d’or des Tuileries, de l’Elysée et de l’Assemblée Nationale. Les participants disent toujours qu’on y discute de tout et de rien. Qu’il ne s’y décide rien de particulier. Que ce n’est pas la peine de fantasmer. Seulement voilà, en être ou pas, c’est toute la différence. C’est capital. Tout tient à cette fascination. Comme le jeune Marcel Proust rêve d’une invitation chez les Guermantes, l’ordre social est associé au prestige de la place de la Concorde. L’hypnose mécanique remplace le prestige des prêtres de dieu. Pas de quoi se vanter.

Parce que la différence ne tient pas à grand chose. Que le peuple cesse de croire en la capitale, ses visions, ses médias, ses discours, ses publicités, les films qui s’y produisent en grand nombre, les vedettes qui s’y affairent, et le prestige tombe. Le prix de l’immobilier s’effondre. L’accumulation des biens, des sous, des images, des rendez-vous importants, c’est la même chose. C’est toujours l’accumulation du capital; et, c’est dans la capitale que cela s’accumule. Le capital n’est donc pas que la matière. C’est aussi l’image. Et pour cause, une grande ville est aussi bien une image qu’un objet matériel. Sans doute pourquoi Guy Debord écrivait, dans La société du spectacle: Le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image.

L’ordre social sans dieu est capitaliste. Son modèle, c’est la capitale qui attire la matière première et émet de l’image et de l’ordre informationnel. La métropole est donc la forme de ce capitalisme, elle s’y développe naturellement. Comme dirait Henri Bergson, vouloir distinguer l’image et la matière, les médias et les produits agricoles, se qui sort et entre dans le ventre de Paris, c’est risquer une distinction qui créé le problème que l’on cherche à résoudre.

La contagion mimétique menace une société qui, comme on l’a vu, connaît trop le principe de l’ordre social pour s’y abandonner: la violence. Désormais, nous savons qu’un Palais Royal est un sépulcre, qu’une pyramide est une tombe. Nous savons qu’un pouvoir et un mort, c’est la même chose. Que le pouvoir se figure par un tombeau. Les gardiens du temple sont ceux des rites et des sacrifices. Ils savent qu’on ne peut le livrer au désir de liberté. La croyance est fragile. Comme l’Euro, peu importe la vérité, tant qu’on y croit. Il faut donc mentir, être optimiste. Nous avons une image pour nous révéler l’origine de notre puissance: le crucifié. Le criminel, c’est nous, c’est le prix que nous avons payé pour survivre. Et nous le savons. C’est sûrement de ce côté qu’il faut chercher l’origine de notre dette infinie.

Nicolas Sarkozy, François Hollande, savent parfaitement quel rôle ils jouent. Celui de marionnette expiatoire à la colère du peuple. Mais cette fois, le peuple sait. Nous ne devons plus, nous ne pouvons plus trouver de cause à notre dépit. De bouc émissaire. Notre pensée est magnétisée par les productions médiatiques de la capitale. Notre corps est enchaîné, par des rails et des routes, aux services de la capitale. Et nous savons pourtant que les idoles du Siècle sont en carton. Nous savons que les données numériques de notre compte en banque peuvent disparaître, que nos relations sociales sont souvent de pure convenance, que notre culture est minée par l’ignorance de l’essentiel et la trop grande lucidité de notre désir.

Notre pharaonisme est planétaire, notre pyramide est la sphère bidimensionnelle du réseau numérique. Nous vivons dans une société dominée par cette pyramide médiatique et informatique, dont les nervures se ramassent en paquets centrés sur les capitales, productrices d’économie virtuelle, mangeuses d’économie réelle. Chef, cap, capitaine, capital, sont des mots de même famille. La tête n’est pas le siège de la pensée, mais le lieu où les lois physiques tombent dans l’indétermination.

Un soleil de vanité en aveugle les méandres. Nous savons qu’elle va s’effondrer. Elle ne peut plus résoudre la crise par la violence. Mais elle continue de nous faire croire qu’elle le peut, qu’un flic, super médiatique, va nous mettre le désir au pas à coups de bâton. Nous connaissons l’origine du pouvoir, nous savons que c’est la violence comme remède à la violence. Nous allons devoir trouver autre chose. Nous sommes tentés de chercher du côté du chef, du maître, de l’homme fort, de pharaon, du capitaine, du grand flic de la capitale, forcément l’ami des capitalistes, qu’il soit de la droite libérale ou de la gauche républicaine. Pourtant, la bible, tout en nous révélant cette tentation totalitaire, nous indique une autre direction. Mais nous ne voulons pas regarder de ce côté. Nous préférons la rejeter, et l’accuser d’être totalitaire. Ce qui n’est pas malin. Et c’est dangereux.

La violence cette fois, c’est la mort. Vouloir dominer la violence par la violence, ça a marché jusqu’ici, quand on pouvait précipiter un homme par la falaise, mais c’est fini. La crise interminable devient mortelle. L’effondrement, ce n’est pas le chaos, mais la symétrie. Ce qui était autrefois distingué, est aujourd’hui en opposition double. Plus personne ne voit pourquoi tel ou tel a des privilèges qu’aucun ordre sacré ne vient justifier. Le crédit capitaliste, bancaire, ne parvient pas à remplacer la croyance dans le pouvoir du Roi. Je rappelle que crédit et croyance veulent dire la même chose. L’effondrement, ce n’est donc pas le chaos, c’est la psychose, les doubles, les hallucinations, les monstres. Soit les mythes. Subitement, l’universel effondrement des différences produit un Grand Gentil et un Grand Méchant. La symétrie. L’effroyable choc des civilisations commence. Le carnage. D’un côté comme de l’autre, c’est une totale incompréhension du religieux, l’abandon des églises, des grands textes de l’humanité.

Nous avons fait de la capitale quelque chose de différent du capital. Comme nous avons fait de l’image quelque chose de différent de la matière. C’est une confusion qui créé le problème que nous voulons résoudre. Or, c’est la même chose de dire que Paris est une réalité matérielle et que Paris est une image. Si nous voyons Paris sous ces deux aspects, ce n’est pas que Paris a deux visages. C’est simplement que nous faisons passer une ligne de séparation au mauvais endroit, comme dirait Henri Bergson qui a été le premier à comprendre que notre erreur, c’est de ne pas voir que l’image, c’est la même chose que la matière, qui est la même chose que la lumière. Paris ville lumière, justement.

Ce que Paris est, comme image, comme réalité matérielle, c’est une pile, un accumulateur de croyance. Quantité de croyance. Voilà ce qu’est le capital. La forme de Paris agit sur nos cerveaux comme l’attracteur étrange des astrophysiciens, la croyance se diffuse comme une onde à partir de ce pôle. La capitale, c’est le capital que n’a pas vu Marx et auquel arrivera naturellement Guy Debord, avec son idée de société du Spectacle. Marx a limité le capital aux moyens de production des biens et aux biens eux-mêmes. Mais le capital c’est aussi lorsque le banquier, l’industriel et le négociant s’emparent de l’image du pouvoir, de sa production et de sa diffusion, pour devenir modèle et source de l’ordre.

Le capitalisme ayant atteint un tel degré d’accumulation qu’il devient image. La nécessité de sortir le capital de son carcan économique, pour le voir à l’œuvre dans le fonctionnement même de la société moderne, c’est une tentative qui gouvernera l’œuvre de Pierre Bourdieu. Le sociologue parlera de capital économique, mais également de capital social et symbolique. Désormais, vous n’êtes plus seulement riches par vos sous, vos meubles, vos immeubles, vos actions. Vous êtes riches parce que vous êtes membres du Siècle et que vous y rencontrez la crème de l’université, de la banque, des médias, de l’industrie, etc. Mais vous êtes riches des soirées de théâtre et de grande musique, de l’amitié de votre père avec un grand auteur, des tableaux accrochés dans la maison de vos aïeux. Bref, vous avez aussi du capital social et symbolique. Ou pas.

C’est la face obscure du capital, celui qui n’avoue pas qu’il ne peut être calculé. Celui qui peine à dissimuler qu’il a pris sur lui la violence des sociétés sacrées. Qui ne pourra bientôt plus le cacher. Que ferons-nous alors?

9/ Jésus et la mutation de l’interdit

On peut définir le droit comme le changement de perspective du religieux: subitement, avec l’écriture, les hommes se souviennent d’une autre façon, ils ont des archives, la mémoire se fixe, et les choses ne sont plus racontées du point de vue des seuls bourreaux. C’est la naissance de l’avocat. L’écriture, le livre, l’imprimerie et plus tard l’internet apparaissent donc essentiels pour que la dimension juridique émerge peu à peu de la tradition religieuse. C’est une autre formule que nous pourrions donner à la laïcité. L’émergence du droit dans la pensée religieuse écrite en même temps que l’apparition des archives et du témoin, l’apôtre, c’est à dire l’avocat.

Le point de vue de la victime est désormais représenté. Il faut voir que c’est un bouleversement anthropologique majeur dans notre façon de considérer l’origine des sociétés. L’homme cesse de s’envoler. L’avocat va le prouver. Il a été précipité de la falaise.

L’avocat. L’attitude qui consiste à réhabiliter la victime et à dénoncer les persécuteurs n’est pas quelque chose qui va de soi. Dans le drame judiciaire, l’avocat est donc un personnage clé. Ad vocatus. Celui qui est appelé. Comme l’hypocrite de la tragédie grec, qui était le premier personnage à se séparer du chœur pour lui répondre, donnant ainsi naissance au théâtre contemporain, l’avocat, est le premier personnage à se détacher de la foule pour prendre le parti de l’accusé. Accusé, celui qui est considéré comme la cause du désordre (n’oubliez pas qu’on châtie le crime de lèse majesté avant tout, ce qui intéresse la justice, c’est le trouble social, pas du tout le sort de l’accusé, ou de son âme, on le voit bien en lisant Surveiller et Punir de Michel Foucault). Avocat du diable, celui qui vient s’interposer entre la foule hallucinée et la créature qu’elle considère comme un démon. Car si la foule est unanime d’un côté et l’accusé seul de l’autre, nous avons nécessairement une hallucination d’un côté et un démon de l’autre. Il faut se rappeler qu’à l’origine les dieux étaient bons et mauvais à la fois, bénéfiques et maléfiques. Mauvais, ils troublent l’ordre des choses, bons, ils ramènent la paix.

L’avocat est là pour dire: non, ce n’est pas un démon, c’est un homme, même s’il a commis le pire des crimes. Il faut souvent beaucoup de courage. Je renvoie mon lecteur à ce que dit, à ce sujet, le grand avocat Jacques Vergès. L’avocat est aujourd’hui capable de se dresser contre des foules entières, des états, comme dans l’extraordinaire cas libyen en 2011. Durant cette guerre, quelque chose d’important s’est produit. Pour la première fois la propagande qui fixe la mythologie des vainqueurs, avec les méchants dictateurs d’un côté et les gentils militaires occidentaux de l’autre n’a pu fonctionner à plein régime. Quelque chose a enrayé la machine pour la première fois dans l’histoire de l’humanité. Ce qui, quelques mois plus tard, a abouti à l’échec de l’attaque pourtant prévue en Syrie.

Tout d’abord, on voit que l’interdit religieux est finalement une forme primitive du droit laïque mais en aucun cas une chose différente, un objet d’une autre nature. C’est la même chose, vue d’une autre façon par les humains. C’est pourquoi il faut distinguer de l’ensemble des cultures celle qui n’a qu’un seul dieu et une grande bibliothèque qu’on appelle la Bible et que nous n’avons aucune raison de considérer comme une bibliothèque à part de nos bibliothèques classiques. A moins de n’avoir qu’une mauvaise raison. D’être par exemple, un antisémite croyant pouvoir se venger des juifs. Un matérialiste croyant pouvoir se venger des chrétiens.

Il est dans l’intérêt des générations qui viennent de comprendre les choses relatives à l’interdit et à la loi. Le principal problème des humains c’est la puissance de leur cerveau. Quelle sorte de puissance? Celle de simuler leur environnement et d’imiter. C’est à la fois un don et une calamité. Pour ajouter à la difficulté, les humains n’ont pas d’instinct qui leur permet de calmer une situation violente. En cas d’agression, si rien ne vient s’interposer, s’il n’y a pas d’événement extérieur comme l’état ou la bombe atomique pour tenir les rivaux en respect, les humains n’ont pas la possibilité de mettre fin à un combat, une rivalité. Ils se battront à mort. Contrairement aux animaux, aucun des rivaux ne se couchera devant l’autre ou ne lui montrera son derrière. La puissance mimétique est à l’origine de l’humanité, mais elle est son principal danger. La convergence dans l’ordre du sacrifice, humain d’abord, puis animal et résiduel, est le principe de toute culture. La convergence de la violence unanime remplace la symétrie du chaos. Le contrat social de Rousseau, qui imagine que les humains vivant dans le chaos de la violence ont décidé de s’assoir à une table pour mettre fin à la destruction et constituer la première société humaine est un mythe.

C’est pourquoi, ceux qui comprennent René Girard n’ont pas de problème à mettre Dieu et le Droit au même endroit. Les hommes n’ont pas renoncé à la violence par eux-mêmes. Comme la symétrie de leur corps, ou la spirale des galaxies, l’apparition des sociétés humaines vient d’ailleurs. Et si, peu à peu, une pratique de l’historiographie se dessine, comme dans la religion du Livre, à quoi le devons-nous? Au génie des rabbis? A celui des écrivains?

Dans l’évangile, l’interdit reste interdit. Ceux qui ont lu ce texte, savent qu’il est beaucoup plus critique envers la religion que le Front de Gauche ou le matérialisme historique. On ne saurait trouver, du fond des âges, un texte plus perturbant, plus empêcheur de penser en rond sur le contenu historique et juridique des lois et des récits de son époque. Il faut le replacer dans son contexte et éviter de croire que la révolution a commencé avec le 18ème siècle. Elle a commencé le jour où l’écriture n’a plus permis aux humains d’effacer les traces de leur violence. Le jour où l’histoire et née. Le jour où des historiens, comme aujourd’hui Annie Lacroix-Riz ou Henri Guillemin, sont en mesure de venir contredire la mythologie que les vainqueurs et les castes à peine élues cherchent à imposer, pour cacher l’origine violente de tout ordre culturel.

Avec Jésus l’interdit se prépare à muter. Voilà longtemps qu’on se demande si l’interdit est vraiment dans l’intérêt de ses gardiens ou de tout le monde. Chaque fois qu’il y en a un, Jésus le contourne, ruse avec, fait une exception, ou un miracle même. Comme si le récit de sa vie voulait surtout retenir sa manière unique d’aller de la lettre de la loi à son esprit. A son esprit pourquoi? Parce que l’esprit explique et ne juge pas, l’esprit c’est toujours l’exception qui confirme la règle.

Jésus, un grand penseur de la loi, un grand philosophe du droit? Plutôt un beatnik décidé à ne jamais rien céder à la violence. Pour Thomas Sheehan, professeur à Stanford (comme l’était René Girard), Jésus n’est pas le gendre parfait, Mister Nice-Guy. On le voyait manger avec des femmes plus ou moins de mauvaise vie, des percepteurs honnis, des fous et des pauvres, des marginaux. Il avait plusieurs siècles d’avance sur la révolution de 68 à ceci près qu’il ne devait rien aux manipulations des services secrets de tous les bords. Et surtout, il connaissait le droit, suffisamment pour ne pas se laisser abattre par une citation ou une subtilité de palais.

Une mutation du récit, donc, et une transformation de l’interdit en droit proprement dit. Le droit n’émane plus du souvenir d’un événement premier, interprété et ritualisé pour les besoins d’un pouvoir (mythologie). De l’événement premier, on admet que c’est désormais un désordre d’archives parsemé de trous de mémoires. Tout se voit de tous les points de vue. Plus moyen de cacher la contribution de tous à la violence.

L’histoire et le droit ne l’ont pas encore tout à fait emporté aujourd’hui. Ils n’ont pas encore totalement mis les humains en demeure de prendre leurs responsabilités. C’est encore le pouvoir qui fait le passé, pour les besoins de sa cause et de ses fins. Il invente une Europe des peuples née avec Charlemagne ou Vercingétorix. Il crée le diable nazi du fascisme pour cacher la contribution des avions capitalistes dans le massacre de millions de civils allemands. Il paye des bataillons de juristes aux ordres pour fabriquer un monstre constitutionnel, la constitution européenne, une sorte de soupe au caillou juridique dont tout juriste sérieux devrait rire. Le grand novateur des Evangiles se retourne dans sa tombe. Nous ne sommes pas près pour le futur. Cet avenir qui nous tend les bras, c’est le passé que nous connaissons déjà, l’Eternel retour de l’Identique, la mythologie. La mythologie et son cortège de sacrifices. Le choc des civilisations n’aura rien de nouveau. Nous nous sommes déjà fait le coup deux fois. En 14 et en 39. Faudra-t-il recommencer une troisième fois pour comprendre?

Violence, légitimité et impuissance d’Etat

10/ Apprendre l’Evangile à l’école – une bonne idée

Lorsque nous pensons que la laïcité ne doit rien au religieux, qu’être laïc c’est ne plus pratiquer cette culture qui habite notre culture, c’est que nous pensons, avec arrogance, être à l’origine de ce que nous savons. Et nous croyons avoir le monopole de ce savoir. Et que savons-nous, de fondamental? Nous savons que l’unité des cultures se fait toujours sur le dos des victimes. Nous sommes si obsédés par ce savoir que nous nous autorisons à légiférer sur l’histoire.

Par exemple, le procès de Nuremberg fixe désormais une version de la seconde guerre mondiale que nous ne pouvons plus remettre en question sans prendre de grands risques. Il y a dans la violence une si terrible vérité, celle que les violents ne sont pas divisibles en bons et méchants, que nous sommes obligés de produire le mythe volontairement (c’est à dire scientifiquement et juridiquement), pour continuer d’exister comme nous le faisons.

Tandis que le Kuweit vient d’interdire d’exprimer l’inexistence de Dieu sous peine de mort, nous interdisons d’exprimer l’inexistence des victimes des descendants de la Bible, les juifs, sous peine de prison. Or, légiférer sur l’histoire, c’est interdire l’histoire pour imposer la mythologie. Et imposer la mythologie, c’est perpétrer le geste des bourreaux. C’est pourquoi nous avons un problème. Mais que s’est-il passé de si terrible, pendant la deuxième guerre mondiale, quel soupçon mal lavé au coin de l’œil, par un matin de libération quand les violents ont failli apparaître à la pleine lumière du calme retrouvé et, surprise, ils étaient des deux côtés?

Voyez où en est notre droit. Complexe, lointain, européen, prolifique, introuvable, sophistiqué, exhaustif, expert. Qui s’y retrouve? Quel citoyen, qui n’a pas été formé à le simplifier, le rapprocher, le localiser, le condenser, s’y retrouver? Il ne sait rien des grandes institutions du droit. C’est un droit de violence, formé avec le soutien à tous les niveaux de la diplomatie des vainqueurs. Les États-Unis qui ont financé l’Europe et la soutiennent plus que jamais contre vents et marées aujourd’hui, le despotisme éclairé avoué par notre élite sont le dernier sursaut de la mythologie contre l’histoire. Avant la venue du Seigneur, c’est à dire la venue du droit des peuples pour les peuples.

Comment ce citoyen sort-il de l’école sans avoir fait un long stage dans une commune, puis un hôtel des régions et un Conseil général? Comment a-t-il pu vivre et mourir en démocratie sans jamais être entré dans un ministère parisien? Non pas tenu à l’écart, mais une fois de plus, passant sa vie à rejeter la faute sur l’élite, celle qui promeut l’ordre social mythique, l’Europe, Paris et ses cabinets? Si ce n’est lui, c’est donc son frère, si ce n’est Sarkozy, c’est donc Hollande, les bonnets blancs et blancs bonnets de la religion moderne de la violence atomique. Mais le citoyen, s’occupe-t-il de ses affaires? Jamais moins qu’aujourd’hui. Sa vie publique, c’est le supermarché, lieu du culte de la Main invisible.

Comment simplifier le droit pour l’enseigner? Il faut comprendre la nature de l’interdit. Et là, il y a un trou béant dans l’enseignement. On ne peut pas. Parce qu’on ne doit pas parler de religion. Et nous ne pouvons pas parler de religion car on ne peut pas parler de désir. Or… ce n’est pas la raison qui gouverne, mais la vie des princes, le prestige, les ors de la république. Le président a sa première dame, et s’il était une femme, il aurait son premier monsieur. Et cependant, la violence de notre culture de l’immaturité politique est moindre que si, enfant, nous étions livrés à nous-mêmes, à nos passions et nos querelles, pièges proliférant du désir et de sa réalité quotidienne. Et on est coincé. On ne veut pas, nous républicains de gauche et libéraux de droite, entendre parler de grand-mère, la religion. Nous tenons à croire que nous sommes des êtres politiquement majeurs, que nos collectifs n’ont plus de secret pour nous.

Pourquoi? Pour un tas de raisons. On peut en faire la liste, elle finira de nous convaincre que l’évangile à l’école, ça non, et puis quoi encore!

Ce texte est absurde, pourquoi pas revenir au latin, diront les uns; qu’est-ce qu’un texte plein de superstitions et de miracles mis au service d’une secte qui a réussi peut bien apporter à nos enfants? Cette histoire fantaisiste, avec ce type qui marche sur les eaux. C’est une affaire privée. Racontez-le à vos enfants si vous voulez, à la veillée, mais chez-vous, ce sera terminale scientifique. Nos enfants ont besoin de science et de littérature, la grande (car comme nous l’avons dit, il existe une grande littérature, venue de nulle part (quelque part entre Saint Germain et Versailles). Celle qui sort du génie des auteurs. Non d’un Dieu dont vous n’avez pas à m’imposer la croyance. Voilà ce que disent les spontanéistes du désir et l’individualisme du temps. Ils pensent qu’avant l’homme il n’y avait rien, et que l’homme a créé l’homme par le pur effet mécanique de sa constitution géniale. Cette thèse incroyable, alliance du matérialisme communiste et de la finance débridée, est plus invraisemblable que les douze travaux d’Hercule. C’est pourtant à cette thèse que vous devez adhérer.

Et puis il y a cette violence. La religion est violente, elle pousse à la violence. Vous dit-on partout. Alors je lis René Girard depuis vingt ans, et je commence à comprendre ce qu’il raconte. Exactement le contraire. L’accusation de violence, c’est l’accusation proférée contre ceux qui la pratiquent avec un zèle conquérant. Des plus modérés, on dit qu’ils sont intolérants. Nous l’avons dit, les guerres, pensent-ils, c’est à cause de la religion. C’est le dernier voile mythologique dressé entre les violents et leur violence. Ce voile s’effiloche.

Oui, les évangiles nous mettent le supplicié sous les yeux. Mais pas n’importe quel supplicié, un juriste. A coup sûr il connaissait les textes et pouvait discuter avec un gardien du Temple. Faut-il sauver un agneau un jour férié? Faut-il condamner les prostituées, ou guérir les gens quand on est pas médecin? Faut-il payer l’impôt? Notre époque si moderne est convaincue d’être pacifique par nature, que ses violentes interventions, non plus divines mais humanitaires, sont des sortes de pratiques médicales pour le bien de l’homme qui a inventé la poudre. Si nous avions vécu au temps de Jésus, nous ne l’aurions pas cloué sur la croix, disent la plupart d’entre nous.

En ce qui me concerne, maintenant, je demande à voir. Quand je vois certains de mes contemporains suivre les va-t-en guerre de la télé et se laisser convaincre si facilement de se jeter comme des moutons en Syrie pour une ultime festivité mondiale, je demande à voir. Cette ignorance profonde de la violence, de sa propre actualité violente, et des problèmes résolus par l’humanité grâce la tradition religieuse, voilà ce que nous coûte l’orgueil de l’individualisme. Celui qui voit cet orgueil et lutte contre l’ignorance, sortant de l’école ignorant de ce qu’il faut savoir pour jouer son rôle de citoyen, voudra apprendre les textes saints et en parler autour de lui.

C’est si vrai qu’au fond, l’école le sait. C’est pourquoi elle interdit, comme l’église. Elle interdit les mauvaises mœurs et l’indiscipline, comme l’église, elle interdit certains textes et propos, comme l’église, un vrai produit de la tradition catholique, une vraie fille du philosophe Jésus, cette école, quand elle a assez d’humilité pour se l’avouer. Mais la plupart du temps, elle se comporte en fille de Thor, reproductrice de l’ordre des maîtres de la forge et du carnage, envoyant les uns aux leviers, les autres à la boucherie. Réclamant l’éternité pour sa violence légitime, comme son grand-père Caïphe, sachant bien qu’il vaut mieux un petit massacre à Tripoli qu’un grand cataclysme cosmique.

Oui, l’école interdit. Elle interdit les évangiles, et elle interdit de fumer dans les toilettes. Jésus est persona non grata, pas le bien venu. Et l’état veille dans les couloirs. Avant d’être la maison des frères, l’institut des sœurs, la source de l’égalité et de la fraternité christique, elle est une marâtre et elle adore l’ingénierie de la mort auquel elle offre ses nouvelles recrues. Et par conséquent, l’école n’interdit pas que l’évangile, elle interdit aussi le droit pour tous, et une autre conception de la vie populaire. Promouvant secrètement la culture de la violence, légitime, avec elle le populaire c’est le mal, le diable.

Elle oubliera de former le citoyen à exiger une version lisible de son droit, lui rappeler que refuser une constitution de juristes élitistes, ce n’est pas forcément être d’extrême droite, comme nos médias de la violence tendent pernicieusement à le faire croire. L’école n’a pas encore eu l’idée de lui donner l’idée de faire cette réclamation: un droit populaire dans une version qui puisse le concerner. Un esprit pour éviter les entourloupes, les subtilités. Comment le ferait-elle, puisque secrètement elle adhère aux mythologies de la violence, celle de l’apparition incréée du pouvoir et de ses élites, les dieux parisiens et inaccessibles du prestige et de la violence effroyable. Tout ce que la république, fille de la Bible, refuse.

11/ Comment les autres deviennent des monstres

Nous allons essayer de tracer dans ce chapitre un chemin pour aller de la situation de notre désir, avec sa mythologie individualiste, à la troisième guerre mondiale qui a frappé aux portes de la Syrie. C’est le chemin parcouru par René Girard depuis Mensonge romantique et vérité romanesque, jusqu’à Achever Clausewitz. Mais, vu la nature des créatures, et vu la puissance mimétique de notre désir, comment, finalement, avons-nous pu échapper si longtemps aux secousses de l’Apocalypse?

Il y a toujours eu des institutions pour cueillir au berceau l’errance de mes désirs. Déjà, bébé, les chocs seront inévitables. Que mon voisin de couvée s’empare d’un colifichet, il me le faudra aussi. On savait déjà que l’imitation était essentielle dans l’apprentissage. Mais il faut aller plus loin. Nous n’imitons pas seulement les gestes, nous imitons tout. Et surtout le désir des autres.

Plus tard, à l’âge adulte, je prétendrai m’être défait de cette fâcheuse tendance à imiter le désir des autres. Ne pas être autonome dans mes désirs me fera honte parce que la mythologie de l’époque veut que les modèles soient les adultes. Être adulte, c’est arrêter de singer. C’est sans doute pourquoi nos élites politiques n’ont pas de scrupule à traiter le peuple comme un enfant. Ce n’est pas qu’il singe plus qu’elles, mais les élites ont appris à leur vendre des singeries par la publicité.

Je ferai tout pour dissimuler un secret maintenant éventé, je ferai semblant d’avoir des désirs bien à moi, des objets choisis par le libre effet de ma personne. Ma personne unique, bien entendu. En réalité, c’est une mythologie, dont la publicité joue pour me vendre des produits. Keeping up with the jones. Quand je vois la voiture ou la femme de mon voisin, c’est mon voisin que je voudrais être, si je n’étais moi. C’est au niveau de l’être que cela se passe.

C’est pourquoi René Girard le dit clairement, le désir c’est la violence. Quand la violence m’oppose à mon rival, disons le médecin du village, ce n’est pas moi le sujet, et ce n’est pas le médecin non plus. Le sujet, c’est la violence. Et ce qui est en jeu, c’est l’être. Mon rival me prive d’être. C’est pourquoi le désir n’est pas une affaire de possession, ou de manque. Il est essentiel. « Une fois que ses besoins primordiaux sont satisfaits, et parfois même avant, l’homme désire intensément, mais il ne sait pas exactement quoi, car c’est l’être qu’il désire, un être dont il se sent privé et dont quelqu’un d’autre paraît pourvu. Le sujet attend de cet autre qu’il lui dise ce qu’il faut désirer, pour acquérir cet être. Si le modèle, déjà doté, semble-t-il, d’un être supérieur désire quelque chose, il ne peut s’agir que d’un objet capable de conférer une plénitude d’être encore plus totale. » (La Violence et le sacré p.217).

Le marché carnivore, riche en fracas, en fureur, mais régulateur, ne me contredira pas, il me flattera dans le sens de l’individu. Moi aussi, je peux être comme mon voisin, unique. Comme lui je peux savoir ce que je veux, désirer par moi-même. Et comment? En l’imitant, en achetant la même voiture, le même rasoir. En capturant la même femme. Mon voisin est le médiateur.

C’est l’image du médiateur que produisent les médias. Les médias forment l’image des hommes sans dieux; c’est l’information. Mais ces gens ne manquent pas d’être. Métaphysiquement, ils sont pleins. Ils sont maîtres de leur désirs et sont imités par les foules. Les médiateurs peuplent les médias. Sans interruption, ils prouvent que le monde banal que je vis n’est pas vraiment réalisé, qu’il attend lui aussi de devenir un monde qui ne manque de rien. Car si je peux me loger, si je mange à ma faim, je manque toujours de la plénitude qui ferait de moi un être réel, métaphysiquement accompli.

C’est pourquoi il est douteux de séparer la culture du reste de la vie. De la politique, de la religion et de l’éducation.

Mais qui a mis cette infranchissable barrière mentale entre ma culture, ma philosophie, ma religion et mon éducation? Qui a tout séparé en départements d’états, en administrations spécifiques, chacun son ministère, son office et sa place? Si j’en crois René Girard donc, c’est le désir mimétique et la violence qu’il produit. L’état est une façon de voir le monde, un point de vue traumatisé par l’obsession d’éviter le pire, en sachant qu’on ne peut compter sur personne puisque nous avons demandé à Dieu se retirer, et nous voilà seul. Avec les autres. L’Enfer donc, avait compris Jean Paul Sartre.

L’état a donc besoin des médias, c’est à dire d’un espace de médiation où vont circuler avec les dieux modernes de la société de consommation libérale, la vérité officielle. Nous qui sommes bons, nous qui sommes universels et capables de désirer spontanément, avons mis la bombe atomique à la disposition de notre vérité. Cette vérité est diffusée par les machines, véritable production religieuse, mais technique cette fois. Elle repose sur une consommation inouïe d’énergie.

Puisque nous sommes bons, nous sommes légitimes. Nous n’imitons pas, nous sommes imités. Les autres, ce sont les humiliés, les jaloux de l’âge antérieur. Nous ne sommes plus jaloux, puisque notre désir est spontané, nous sommes adultes. Les humiliés sont comme des enfants que nous avons le devoir de corriger et de ramener à la raison démocratique de notre société de consommation. Nos médiateurs dominés par la violence ne veulent pas entendre parler de la violence. En cela, ils essaient de résoudre la crise par son expulsion hors du monde. Comment?

Par une effroyable tentative qui consiste à rétablir l’ordre mythologique. Comme nous l’avons vu, l’histoire, c’est la révélation de la violence. Comme le rappelle Héraclite, la violence est père et roi de tout. Elle est notre sujet. Elle agit pour nous. La pensée chrétienne qui n’a pas dit son dernier mot, nous le rappelle sans cesse (en souhaitant nous voir substituer au sujet de la violence le sujet du Saint-Esprit – comme nous l’étudierons ailleurs). Nous résolvons les crises en clouant cette violence dans les cieux extérieurs. Jésus nous a surpris en pleine action. Il a inscrit notre manière de faire dans la grande littérature humaine. Nous savons que le méchant n’existe pas. Et dans une dernière tentative pour vivre selon les préceptes de la violence, nous cherchons à rétablir le mythe qui justifiera la guerre: le méchant existe forcément, répétons nous obstinément.

Voici l’effroyable monstre, responsable de la crise, l’Autre absolu, avec lequel il n’est pas de dialogue possible, le mal radical à éradiquer radicalement, chirurgicalement, médicalement, avec la bonne conscience de notre pharmacie militaire moderne: Hussein et Kadhafi hier, demain Chavez et El Assad, Poutine et Ahmadinejad.

Nous sommes chrétiens non parce que nous croyons au miracle ou en Jésus, mais parce que nous savons que le méchant lui aussi possède une version des faits. Quoique nous fassions, quelque soit notre degré d’asservissement à la violence, nous avons désormais un doute. Il s’est insinué dans la pharmacie militaire et médiatique de notre violence. Il fait échouer le mensonge de nos journalistes timorés et de nos médicaments explosifs. Quelque soit le diable, apparaît toujours désormais un avocat du diable. Quelque soit le monstre, apparaît un journaliste pour dire que le monstre est un homme. Qu’il est un père, qu’il a une femme et des enfants et que lui aussi il a des choses à dire.

12/ État impuissant: paradis des opportunistes

Nos lumières, trop lumineuses, ont donc obscurci la matière de notre culture, en architecture, en peinture, en musique, en littérature; cette culture est profondément imprégnée par un texte que l’école ne veut pas lire. Même si l’école nous souhaite les musées, les concerts classiques et le théâtre, elle ne veut pas nous lire, et nous faire lire, la tradition qui inspire cette immense patrimoine. Aussi poussons-nous comme des tomates espagnoles, hors sol. Telle est notre culture.

Au Grand Pressigny, un village de 1500 âmes, a eu lieu une bien étrange querelle illustrant cette culture hors-sol à laquelle nous sommes condamnés. En effet, si nous mangeons en masse des tomates espagnoles, de la même façon, nous consommons de la culture insipide, artificiellement coupée de ses racines bibliques.

En 2007 avait lieu au Grand Pressigny un festival de théâtre appelé Paysages nocturnes. C’était la 7ème édition de ce festival. On y jouait du théâtre dans tout le village, c’était très plaisant, même si un désaccord naissant se creusait entre les habitants du bourg. Peu importe, cela marchait encore bien. Et puis, en 2007, tout est parti en vrille.

Cette année-là, j’ai eu l’occasion d’être le témoin d’une chose tout à fait significative. Il y avait une exposition dans l’église, sur la vie et l’œuvre de Sainte Thérèse de Lisieux. J’avais décidé d’aller voir l’exposition et d’enchaîner avec la parade qui devait marquer le début du festival de théâtre. Et puis, comme j’avais un peu trop trainé, les vêpres ont commencé. Je suis donc resté pour assister à la messe jusqu’au bout.

C’est au moment de l’eucharistie que les choses sont devenues criantes, c’est le cas de le dire. Tandis que le curé observait un silence solennel après avoir avalé le corps du christ, les haut-parleurs de la place se sont mis à débiter un standard de bal populaire absolument profane et festif. Voici la manière dont la culture hors sol célébrait la mort de celui à qui l’on devait nos droits de l’homme, l’universalité de notre fraternité, de notre liberté et de notre égalité.

Le président du festival était le médecin du village et il m’en a voulu d’avoir publié un article sur mon blog au sujet de cette étonnante bévue. Le curé a apprécié mon article mais il a nié que la musique avait perturbé l’eucharistie. Rien ne pouvait s’opposer à la présence du christ, certainement pas un haut-parleur de comédie.

Au fond, le curé et le médecin qu’ils avaient tort de croire travailler pour une institution différente, sous prétexte que l’Église avait renié sa fille unique, la faculté de médecine, et inversement. C’est ce que j’appelle la culture hors sol, qui donnera les fameuses tomates venues d’Espagne, insipides, consommatrices de pétrole, de main d’œuvre étrangère, parfait exemple d’un progrès ayant atteint des sommets d’ignorance. J’avais d’un côté un curé réduisant le corps d’un révolutionnaire à une hostie, et de l’autre, un médecin réduisant celui de ses patients à la politique agricole commune!

L’état s’est laissé dépossédé par les marchands du temple. Il a un gros problème avec l’école. Pourquoi? Parce qu’il sait. Que sait-il? Qu’il est violent. Et alors? D’autres le savaient avant lui. Oui mais cette fois, il s’en rend compte, et il veut être exemplaire sur la violence. Parce que c’est un maître de la persécution. Et quel rapport avec l’école? Ce simple fait de risquer de se faire mal voir par ses fonctionnaires. Ont-ils plus intérêt à vivre dans un monde violent, ou dans la vérité du christ?

Mais il y a quelque chose qui aggrave le problème de l’état avec l’école. Le peuple en sait autant que lui. Sans doute grâce à l’école, qui agrandit le savoir. C’est ça le problème. Maintenant, le premier venu se prend pour un docteur. Nous connaissons tous la vérité, la même pour tous. D’un côté notre mimétisme hallucinant, de l’autre, nos tomates espagnoles et nos compromis avec le mensonge de la violence. Tous égaux et frères devant le mensonge.

On voit la violence de l’état, et on la voit de mieux en mieux. Or, c’est intolérable. C’est la notre. Qui voudra se mettre à la tête d’un dispositif d’une telle imprévisibilité, sauf un opportuniste. Et de fait, les opportunistes n’ont pas de scrupule à livrer le peuple à son désir d’argent et d’usure. Tu auras un beau capital mon fils, pourvu que je roule en voiture de fonction avec chauffeur.

On voit l’enjeu pour les sociétés humaines, renoncer à la mythologie de l’individualisme, propice à l’usure et aux marchands du temple (aujourd’hui, les banquiers). Il n’y a pas d’individu, seulement des interdividus, reliés par la conscience, par l’Esprit. D’où l’importance de la question philosophique de l’unité de la substance. Oui, il est important que l’unité de notre conscience humaine face apparaître que notre désir, mimétique, nous relie comme l’onde relie les atomes de l’eau.

Le curé fait sa messe, le médecin son examen, il y a de la place pour tous, c’est le même métier.

L’enfer, c’est lorsque les marchands ont envahi le temple, pour nous vendre les apparences de la divinité. C’est le règne de l’usure, de la dette et de l’intérêt, le veau d’or. C’est pourquoi, aussi étrange que cela puisse paraître à nos oreilles assourdies par le bruit des télévisions commerciales, ou les haut-parleurs de la place publique, l’état doit devenir l’outil non violent au service de la nation profondément réconciliée avec son savoir terrible, celui de la violence et de son désarroi face à cette violence.

Les fonctionnaires doivent être ceux qui se mettent, avec les médecins et les libéraux, au service des autres. Non les bénéficiaires d’un silence violent de la culture sur la vérité qu’elle tend pourtant à développer: l’unité de la conscience humaine et de tous les humains.

La place publique ne doit pas être laissée aux marchands du temple, dont le souci est de nous transformer en légume pour livrer notre cerveau devenu disponible à des agences de publicité, celles qui vous vendent un président de la république, une guerre ou de la lessive selon le même procédé: la communication. Il y a un homme qui est mort de les avoir chassé. C’est le christ. Il y a une tradition qui rapporte son geste de la nuit obscure des temps anciens. C’est le Nouveau Testament.

Donnons-le à nos enfants. Le religieux est la matrice de notre laïcité.

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